Dans les gares parisiennes, il y a généralement deux types de voyageurs : ceux qui savent exactement où ils vont, et ceux qui font semblant de le savoir avec beaucoup de dignité. Entre les panneaux, les sorties, les quais, les correspondances, les travaux, les flèches, les demi-tours et les « mais non, c’était l’autre escalator », le rôle de la signalétique paraît assez simple à formuler.
Alors quand un dispositif vient mettre de la couleur, du volume tout en légèreté dans les immenses volumes hauts de plafond que sont nos grandes gares parisiennes, c’est une gourmandise et un régal pour les yeux, dans cet univers très et souvent trop codifié. Et forcément, cela attire l’œil.
Surtout lorsque le rendu transforme le numéro des lignes de métro et les chiffres de celles de RER en objets graphiques lumineux et dans des couleurs acidulés — presque « éduco-ludique », comme un clin d’œil aux jeux d’éveil qu’on offre aux enfants ! — comme si la gare avait soudain retrouvé le plaisir de montrer le chemin…
Ne pas perdre le nord
La signalétique fait partie de ces designs que l’on ne remarque vraiment que… lorsqu’ils ne fonctionnent pas ! Au point parfois de nous rendre chèvre. Quand tout va bien, on avance, on suit, on comprend, on bifurque au bon moment. Quand tout va mal, on consulte son téléphone, on lève la tête, on redescend trois marches, puis l’on finit par demander à quelqu’un qui, très probablement, est aussi perdu que nous.
Dans une gare, l’information n’a pas beaucoup de temps pour convaincre. Elle doit être vue vite, comprise vite, et parfois dans des conditions assez peu favorables : un flux dense, un sac sur l’épaule, un train dans quatre minutes, une poussette et des valises à contourner, une annonce sonore que personne n’a vraiment saisie. La signalétique n’est donc pas seulement une affaire de panneaux. C’est une affaire de rythme, de hiérarchie, de contraste, de placement, de mémoire visuelle.
Autrement dit : un art discret, mais très exposé.
La route est de briques jaunes
À Paris, les lignes de métro et de RER ont quelque chose de très particulier : elles ne sont pas seulement des numéros ou des lettres, elles sont aussi des couleurs.
La 1 est jaune, la 4 est violette, la 8 est lilas, le RER A est rouge, le B est bleu, le C est jaune. Même ceux qui prétendent ne pas avoir de sens de l’orientation finissent souvent par se repérer à ce petit nuancier mental, composé au fil des trajets, des habitudes et des retards plus ou moins contrôlés.
Et ces couleurs, loin d’être anecdotiques ou simple caprice de Julien Granel, permettent de reconnaître une ligne avant même de lire son nom, d’identifier une direction dans le mouvement, de simplifier un réseau dont la complexité pourrait rapidement donner envie de rester à quai. Elles sont devenues un langage commun, compris par les habitués comme par les voyageurs de passage, les Parisiens pressés comme les touristes légèrement émus devant un macaron de chez Ladurée.
C’est peut-être pour cela que la signalétique colorée fonctionne si bien lorsqu’elle est traitée avec générosité. Elle ne rajoute pas un décor au système. Elle amplifie un code que tout le monde connaît déjà, et son design acidulé accroche l’œil mieux que jamais.
Des pastilles ou des bonbons ?
Ce qui frappe dans ces dispositifs (et qu’on applaudira), c’est leur aspect résolument gourmand. Les blocs de couleurs sont francs, ronds, lumineux, très présents. Ils évoquent autant les pastilles des plans de métro que les touches d’un jouet d’enfant, un téléphone VTech aux touches lumineuses — et de grâce, sans la musique ! — un tableau d’éveil ou ces objets plastiques très sérieux dans leur mission, mais très joyeux dans leur forme.
Et c’est justement ce décalage qui plaît et qui a séduit notre directeur de création, qui depuis des mois nous partage ses photos de ces sucettes colorées géantes qu’il croise dans les gares !
Les gares, comme les aéroports et autres lieux « multimodaux » (train, navette, taxi, métro, bus…), sont souvent des lieux de tension douce : on y attend, on y court, on y cherche, on y traverse, on y vérifie, on y recommence.
Leur signalétique est généralement pensée pour être efficace, ce qui la rend parfois froide, morne, presque invisible. Ici, le code couleur devient plus généreux. Il ne se contente pas d’indiquer, il donne envie de regarder ! Il rend l’information plus accessible sans la rendre infantile, plus visible sans la rendre agressive, plus joyeuse sans perdre son sérieux.
C’est une ligne assez fine, et elle est bien tenue. Chapeau bas à Île-de-France Mobilités qui a prescrit cette nouvelle grammaire signalétique, à l’agence de design Attoma qui (si l’on en croit notre petite enquête) est à l’origine des nouveaux pictogrammes et symboles des modes de transport, et au travail
de Ruedi Baur et de la fonderie Typotheque pour le système typographique associé au Grand Paris Express et ses déclinaisons franciliennes !
La signalétique a aussi une histoire
A l’instar du métro parisien qui a toujours été un terrain graphique à part entière. Dès sa création, en 1900, la signalétique accompagne l’arrivée d’un réseau nouveau, qu’il faut rendre compréhensible à des voyageurs qui découvrent une autre manière de circuler dans la ville. Les entrées Guimard, les carreaux blancs, les plaques émaillées, les frises, les typographies successives, jusqu’à la Parisine devenue l’un des visages typographiques du réseau : tout cela compose un patrimoine visuel que l’on croise parfois sans plus le regarder.
Mais ce patrimoine n’est pas figé. Il a évolué avec les usages, les contraintes, les normes, les flux, les supports numériques, les attentes d’accessibilité.
Une signalétique de transport doit continuellement faire tenir ensemble deux exigences qui ne sont pas toujours simples à réconcilier : être suffisamment stable pour durable, et suffisamment adaptable pour accompagner un réseau perpétuellement en mouvement.
Et, pour répondre à ces exigences, qui mieux que la couleur pour devenir ce formidable trait d’union ? Elle relie l’histoire du plan, la mémoire des lignes, l’expérience quotidienne et les besoins très concrets d’orientation. En bref, elle parle vite et à tout le monde.
L’enfantin n’est pas puéril
Le pep’s coloré de cette signalétique est peut-être ce qu’elle a de plus intéressant. Dans un univers de gare, où l’on attend plutôt des surfaces neutres, des pictogrammes normalisés et une certaine sobriété de bon ton, ces formes très colorées font presque sourire. Elles rappellent que l’on peut rendre un message plus simple sans le rendre pauvre, et plus ludique sans le rendre léger.
C’est une qualité précieuse en design d’information. Il ne s’agit pas de décorer le réel pour le rendre plus aimable, mais de créer des repères qui parlent immédiatement.
Les jouets pour enfants sont d’ailleurs de très bons professeurs de signalétique : ils savent très bien associer une forme, une couleur, une action. Ils ne demandent pas trois lignes d’explication avant d’être compris. Ils donnent envie de toucher, d’essayer, aussi simplement qu’irrévocablement.
Dans une gare, évidemment, on ne demande pas aux voyageurs de jouer. Mais on peut tout de même leur offrir un système qui ne donne pas l’impression que s’orienter est une épreuve administrative.
Prochain arrêt : le bon signe
Au fond, cette signalétique colorée, c’est tout ce que l’on aime dans le design : sa capacité à rendre les choses plus claires sans les rendre pauvres, plus utiles sans les rendre austères, plus visibles sans les rendre bruyantes. Et si des pastilles de métro peuvent transformer un couloir de gare en petit système joyeux, il y a fort à parier que beaucoup d’autres supports mériteraient, eux aussi, d’être mieux orientés.
Chez LUCIOLE, nous aimons les signes qui guident, les couleurs qui parlent, les systèmes qui tiennent et les messages qui trouvent leur chemin. Alors si votre marque, votre lieu, votre événement ou votre support commence à ressembler à une correspondance mal indiquée, il est peut-être temps de descendre au prochain arrêt.
On vous attend sur le quai.