N°364 - 24 mars 2026

Le blanding m’a tuer

Le blanding n’est pas un style

Contrairement à ce qu’on croit, le blanding n’est pas une tendance esthétique comme une autre. Ce n’est pas le « new new minimalism ». C’est le résultat visible de décisions invisibles : recherche
du consensus, peur de l’erreur, volonté de plaire au plus grand nombre.

Quand une marque devient fade, ce n’est pas parce qu’elle aime résolument le noir ou le beige. C’est souvent parce qu’elle a voulu éviter toute prise de position. Or, en design
comme en communication, ne pas choisir est déjà un choix.

Ô monde cruel (et numérique)

Quand Firefox perd peu à peu son illustre renard ou quand Jaguar se réinvente en faisant fi de son symbole éponyme, la réaction est souvent la même : « encore un branding qui s’oublie ». Pourtant, ces choix ne sont parfois ni naïfs ni paresseux. Ils répondent à des contraintes bien réelles, portées par la tyrannique girouette des algorithmes et le fouillis visuel auquel on fait face au quotidien.

Un contexte qui fait d’ailleurs écho à la couleur Pantone choisie pour l’année 2026, un blanc aussi polyvalent que timide, qu’on nous vendra comme « un murmure de tranquillité et de paix
dans un monde bruyant ». Un peu de douceur dans ce monde de brutes, message reçu.

Mais dans tout ça, la blanding a tout de même l’indiscutable fonction de répondre à des contraintes numériques que l’on se doit de prendre en compte, sous peine capitale de ne pas être visible. Lisibilité sur mobile, cohérence internationale, déclinaisons sur les différentes interfaces
et supports… Paradoxalement, plus l’expansion est grande, plus elle filtre.

Luxe, le jeu des 7 différences

Les grandes maisons de luxe n’ont pas échappé au blanding. Il s’y exprime sous couvert d’épuré,
de modernité ou de « mise à distance » du logo. Quand Saint Laurent, Balenciaga ou Balmain abandonnent leurs signatures historiques pour des typographies capitales, sobres
et interchangeables, quel est le discours ? Certains vous diront que c’est fait pour laisser toute
la place au produit, d’autre pour ne pas faire de l’ombre au groupe qui coiffe ces belles marques.

Mais à force d’effacer les marqueurs graphiques, le luxe flirte avec une problématique : comment justifier un prix qui repose pourtant sur un branding unique ? Dans un secteur où la distinction est une valeur cardinale, le blanding est un exercice d’équilibriste entre élégance minimaliste et perte de repères précieux.

Prière de ne pas mémoriser

Qu’on le concède, le blanding rassure. Il coche toutes les cases : moderne, lisible, compatible, scalable. Il ne choque personne, ne vieillit pas trop vite, passe bien en comité comme en favicon. Mais cette sécurité a un coût : l’effacement de la personnalité, qui est pourtant l’un des grands socles de l’identité #plateformedemarque.

À force de vouloir être acceptable partout, la marque devient mémorable nulle part. Peut-être la traduction design de « plaire à tout le monde, c’est plaire à n’importe qui » ? On se gardera bien
de mettre « plaire » et « mémoriser » au même niveau. Car, dans le design, si mémoriser est le résultat d’un levier stratégique, plaire relève d’un simple vernis fonctionnel.

Le blanding révèle donc souvent un malentendu : considérer le design comme une finition, et non comme un outil de sens, de différenciation et de récit. Quand le design arrive trop tard dans la réflexion, il est condamné à lisser. À neutraliser. 
À faire « propre ».

Différencier n’est pourtant pas crier

Attention, prendre position ne signifie pas hurler plus fort que les autres. La singularité
n’est pas synonyme d’excentricité. Une identité forte peut être discrète, subtile, élégante —
à condition d’être intentionnelle.

Chez LUCIOLE, on croit que le design n’est pas là pour rassurer tout le monde, mais pour exprimer quelque chose de juste auprès des bons publics. Quelque chose qui se reconnaît dans le temps, réfléchi au plus près de l’écosystème d’un secteur, de ses enjeux, de ses contraintes, de ses codes
et de ses attentes.

Et si tout dans cette équation intime de créer un branding sobre, lisse, neutre, alors pourquoi pas. Mais ce sera toujours réfléchi, exploré, soupesé avant d’être élaboré. Car ce qui distingue
une marque fade d’une marque sobre, ce n’est pas le niveau de minimalisme. C’est la clarté
de ce qu’elle raconte, et la cohérence entre fond et forme. Et ça, le grand designer d’histoires
Victor Hugo vous le dira, « la forme, c’est le fond qui remonte à la surface ».

Le vrai risque, ce n’est pas le blanding

Dans un monde saturé de messages visuels, le danger n’est plus d’être clivant. Rappelez-vous,
c’est d’être invisible. Alors lorsqu’on ne peut pas se permettre de multiplier le own média 
ou de s’appuyer exclusivement sur le bouche-à-oreille, cet enjeu devient vite acteur majoritaire.

Le blanding n’est en réalité problématique que lorsqu’il devient une stratégie par défaut,
un non-choix craintif, un consensus gêné. Le rôle d’une agence de design n’est pas de suivre
les codes à tout prix, mais de les interroger. De comprendre quand les respecter,
quand les déplacer, et surtout pourquoi. Le blanding n’est ni le mal absolu, ni une mode à balayer d’un revers de main. C’est un indicateur. Celui d’un besoin de sens, de clarté, et parfois simplement de courage créatif.

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