Aujourd’hui, une couleur s’appelle Pantone 186,
RAL 5015 ou bien même #FF5733. Pratique. Universel. Et indubitablement efficace.
Mais il fut un temps où les couleurs portaient des noms beaucoup plus évocateurs : jaune soufre, vert pistache, rouge corail, gris cendré…
Des couleurs qui avaient l’odeur des herbiers, la texture des minéraux et parfois même le plumage
des oiseaux. Car bien avant les nuanciers industriels,
les couleurs venaient directement de la nature.
Un nuancier pour comprendre le monde
Au tournant du XIXᵉ siècle, le minéralogiste allemand Abraham Gottlob Werner se donne
une mission ambitieuse : créer un système permettant de décrire les couleurs avec précision
dans les sciences naturelles.
À l’époque, botanistes, zoologistes et explorateurs décrivent les couleurs comme ils peuvent.
Et un même objet peut être qualifié de “rouge” par l’un et de “brun” par l’autre. Pas idéal quand on tente de classifier le vivant.
Werner propose donc une nomenclature chromatique destinée à standardiser ces descriptions. Quelques décennies plus tard, le peintre écossais Patrick Syme reprend et enrichit ce travail dans un ouvrage publié en 1814 : Werner’s Nomenclature of Colours.
Le livre recense plus d’une centaine de teintes, chacune accompagnée d’exemples tirés du règne animal, végétal et minéral. La couleur dépasse son statut de pigment pour devenir un beau fragment du monde.
Vert peut être une pomme, une plume ou une pierre
Dans la nomenclature de Werner et Syme, les couleurs se lisent presque comme de la poésie naturaliste. Un blanc peut être celui de la goutte de neige, d’une fleur d’aubépine ou d’un marbre clair. Un gris peut évoquer la cendre de bois frais, et un vert rappeler la pomme nonpareille.
Chaque teinte est décrite par ses correspondances dans la nature — comme si l’on construisait
un dictionnaire chromatique du monde vivant.
Le système devient rapidement un outil précieux pour les scientifiques et les explorateurs. Même Charles Darwin l’utilise lors de son voyage à bord du Beagle pour décrire les couleurs
des espèces qu’il observe.
Une leçon pour les designers
Cet historique nuancier raconte quelque chose d’essentiel : la couleur n’est jamais seulement
une donnée technique. Elle est un imaginaire. Quand on parle de rouge corail, on convoque l’océan. Quand on évoque un vert mousse, on pense à la forêt. La couleur est une histoire, une sensation, une mémoire.
C’est peut-être ce qui rend la nomenclature de Werner si fascinante aujourd’hui : elle rappelle
que le design ne commence pas dans un logiciel, mais dans un regard porté sur le monde.
Et si les couleurs recommençaient à raconter des histoires ?
Les nuanciers modernes sont des outils formidables. Ils permettent de parler la même langue partout sur la planète. Mais parfois, il est bon de se souvenir que les couleurs ont d’abord été observées avant d’être codées.
Dans la neige, dans les pierres, dans les ailes d’un oiseau ou dans le pétale d’une fleur.
Et pour les designers, cette petite leçon venue du XIXᵉ siècle reste toujours valable : les couleurs racontent plus à l’œil qu’on ne le pense.
Et quand on parle d’un rouge LUCIOLE, le cœur s’emballe !